Blé en Alentejo
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Les Portugais n’aiment pas le désordre

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Si le Portugal est un pays si sûr et paisible, c'est grâce à une caractéristique unique des Portugais. Ils détestent le désordre. Une caractéristique commune avec les Japonais, mais aux interprétations si différentes !


Je sais, c’est osé. Comparer la société japonaise à la portugaise, ça ne semble pas logique. De l’extrême orient à l’extrême occident, nous ne pouvons pas faire plus éloigné. Et pourtant ! Le Portugal, comme le Japon, est souvent en tête des classements internationaux lorsqu’il s’agit de sécurité, intimement liée à l’ordre dans un pays.

Un pays sûr

Chaque année, le Portugal se retrouve parmi les pays les plus sûrs du monde selon le Global Peace Index. On y retrouve des pays comme l’Islande, la Norvège ou le Japon. Ce classement, pris au global, avec tous les critères, met le Portugal devant le Japon. Dans ces critères se trouvent des facteurs désavantageant le Japon : les risques de conflits internationaux et la militarisation du pays.

En regardant de plus près les critères, la sécurité de la société (crimes, manifestations violentes, attaques terroristes…), le Japon se retrouve devant le Portugal. 3ème place pour le Japon contre 17ème pour le Portugal en 2022. La France? Elle est classée 37ème.

Quand on sait que la plupart des crimes peuvent être justifiés par le faible niveau de vie des populations, le Portugal est une énigme. Il se trouve aux côtés de pays comme Singapour, la Suisse, la Finlande ou la Hongrie. L’immigration est d’ailleurs souvent pointée du doigt pour justifier l’insécurité dans un pays.

Pourtant, le Portugal, avec une communauté immigrée toujours plus importante d’année en année, reste toujours bien classé. Les immigrés au Portugal ne viennent pas de pays moins pacifistes qu’ailleurs. Le Brésil, pays d’où sont originaires la plupart des immigrés, est tout en bas du tableau des pays les plus sûrs du monde, entre l’Ukraine et l’Erythrée, deux pays en guerre !

Dans les statistiques, sur le papier, rien au Portugal ne semble expliquer la sécurité du pays. Rien, à part une culture forte, qui a en horreur le désordre.

Un pays qui improvise

En s’intéressant à l’histoire du Portugal, l’ordre ne semble pas avoir été une constante du pays. Une expression bien portugaise, aux origines incertaines en est le symbole :

Tudo ao monte e Fé em Deus

Tout en tas et Foi en Dieu : on le dit lorsqu’il y a beaucoup de gens pour faire quelque chose, sans aucune coordination, dans le désordre le plus complet. Nous sommes ici dans le royaume de l’improvisation complète.

Autant dire que l’ordre ne semble pas quelque chose d’ancré dans les tréfonds de l’histoire portugaise. Mais cette expression populaire a-t-elle vraiment un fond de vérité? Ou bien est-elle justement l’expression de quelque chose d’habituellement anormal?

Je pencherais plutôt pour une expression qui souligne justement le caractère exceptionnel du désordre. Pensez-donc, le Portugal a organisé méthodiquement l’exploration du monde aux XVème et XVIème siècles, a survécu aux tentatives d’invasions espagnoles et s’est reconstruit après la destruction de Lisbonne en 1755.

Un peuple désorganisé ne pouvait pas avoir accompli ce qu’il a accompli. Mais d’un autre côté, sans improvisation, sans adaptation à des conditions toujours changeantes, les Portugais ne seraient allés nulle part. L’improvisation, la débrouillardise, sont au coeur de la culture portugaise. Une qualité qui ne fonctionne pas très bien avec une société ultra organisée et planifiée… comme la japonaise.

L’ordre à la portugaise

Les Portugais sont donc champions de l’improvisation, mais de l’improvisation répondant à un ordre. Il y a des limites à l’improvisation, tout n’est pas permis. Des limites imposées par la religion, mais surtout par le « qu’en dira-t-on« . Cette forme de contrôle social a été d’une efficacité redoutable depuis la mise en place de l’inquisition au cours du XVIème siècle, où la simple délation d’un voisin suffisait pour enfermer quelqu’un en prison.

Difficile de ne pas être individualiste lorsque le danger était partout. On pouvait être dénoncé par son voisin, mais aussi par sa famille. Une dénonciation « salutaire », pour sauver son âme… ou pour éliminer un gêneur.

Il faut dire que la société a été uniformisée de force au XVIème siècle, à l’apogée du Portugal, lorsque Lisbonne était au carrefour de plusieurs continents. Expulsion des Juifs et des Musulmans ou conversions forcées, contrôle strict des natalités de la population esclave sur le territoire portugais, la différence n’était pas acceptée.

Comment expliquer que les 10% de la population lisboète d’origine africaine à la fin du XVIème siècle soit aujourd’hui complètement inexistante? On ne le voit pas dans les gènes, on ne le voit pas dans les visages. Les Portugais semblent identiques à ce qu’ils étaient au Moyen Âge, malgré toutes les influences passées.

Ceux qui étaient trop différents finissaient par partir, de gré, souvent de force. Le Brésil d’aujourd’hui doit beaucoup de sa diversité à ces départs du Portugal. Une grande partie des aventuriers portugais étaient ainsi issus de tout ces milieux acceptant mal l’assimilation au sein d’une société uniforme. Une population similaire, avec les mêmes intérêts et besoins débouche le plus souvent sur une société paisible. On ne se bat pas avec son voisin s’il pense comme nous.

Cette homogénéité de la population, cette aversion pour la différence, nous la retrouvons au sein de la société japonaise actuelle. Mais tandis que le Japon se repliait sur lui-même et fermait ses frontières aux étrangers à partir de 1650, le Portugal, lui, était de plus en plus internationalisé.

Comment expliquer le peu d’influences étrangères au sein d’une société si présente aux quatre coins du monde ?

Les Portugais sont supérieurs

En quittant le Portugal pour aller au contact d’autres civilisations, les Portugais étaient sûrs d’une chose : il n’existe qu’une seule vraie religion, le Christianisme. Une Foi inébranlable, donnant un sentiment de supériorité civilisationnel aux explorateurs portugais.

Dès lors, dans l’esprit d’un Portugais, sa culture est systématiquement supérieure à celle des peuples rencontrés. Ce n’était pas aux Portugais de ramener des influences de l’étranger, mais aux Portugais d’influencer les étrangers. Une influence pragmatique, prête à faire certaines concessions pour le bien de l’évangélisation, mais limitée.

En étudiant l’histoire de la musique portugaise, on s’aperçoit à quel point la musique portugaise n’a connu aucune ou presque influence des Grandes Découvertes. Où se trouvent les influences? Dans la gastronomie, dans les épices que les Portugais sont partis chercher. On ne les retrouve pas dans la musique, on ne les retrouve pas dans l’habillement et certainement pas dans la structure sociale du pays.

Le monde entier n’a pas réussi à changer le Portugal. Il faut dire que les fortunes issues des Grandes Découvertes ou de l’or du Brésil n’ont pratiquement pas profité au peuple portugais, vivant toujours dans une grande pauvreté. Seuls quelques privilégiés ou aventuriers purent véritablement en profiter.

Individualisme

Il n’y pas peut-être pas plus individualiste qu’un Portugais. Sorti de la sphère familiale, c’est chacun pour soi. Un individualisme que l’on pouvait retrouver autrefois dans ce qu’un Français pourrait appeler de querelles de clocher.

Pour l’anecdote, mon grand-père racontait souvent que les gens du village d’à côté du notre étaient souvent reçus à coups de cailloux. Interdit de venir au village faire la cour aux donzelles !

Ce n’est pas intuitif de dire qu’un Portugais est individualiste. Vu de l’extérieur, nous voyons des fêtes de village organisées par la communauté, nous voyons des voisins solidaires entre eux. L’individualisme à la portugaise se ressent autrement. Aucun Portugais ne fera passer le collectif au détriment de sa personne ou de sa famille proche.

Seule la charité chrétienne vient estomper quelque peu l’individualisme. L’individualisme n’empêche pas la générosité, le collectivisme n’empêche pas l’avarice.

Elle est sans doute ici, la plus grande différence entre le Portugal et le Japon. Une différence à rechercher dans le monde agricole, dans lequel vivait plus de 9 personnes sur 10 dans les deux pays.

A l’origine, l’agriculture

Le Japon, se sont des rizières, avec des besoins très importants de main d’oeuvre. Le village tout entier doit être solidaire, et travailler à l’unisson pour réussir à produire du riz et simplement survivre. Ce travail collectif permettait d’avoir de bonnes récoltes. Vivant sur un archipel, les conditions de vie n’étaient pas forcément meilleures, il n’y avait pas d’incitation à sortir du confort de leur village.

Pour survivre, le Japonais devait donc travailler collectivement pour le bien de son village, qu’il ne quittait pas. Le village le lui rendait, avec des récoltes suffisantes pour tous.

Au Portugal, les champs étaient des petites parcelles agricoles, au gré des montagnes du nord du pays. Impossible donc d’avoir de grands terrains collectifs, l’agriculture était une affaire de famille. Les terrains étaient fertiles, mais minuscules. Impossible donc de nourrir tout le monde.

Pour survivre, le Portugais qui n’héritait pas du terrain agricole familial devait très souvent quitter le village, à la recherche de meilleures conditions de vie. C’est ainsi que le nord densément peuplé descendit vers le sud à la recherche de nouveaux terrains fertiles. C’est ainsi que les Portugais quittèrent leur pays à la recherche de mieux ailleurs.

Tandis que les Portugais étaient poussés vers l’étranger, les Japonais étaient poussés à rester dans leur village.

Horreur du désordre

Rien n’est plus désagréable pour un Portugais que d’être perturbé dans sa tranquillité. Son côté individualiste le porte à râler, à protester quand quelque chose ne lui convient pas. Mais ses protestations s’envolent bien vite dès qu’il faut les faire auprès des autorités compétentes.

Le souvenir de l’Inquisition, du qu’en dira-t-on est toujours bien présent, de façon inconsciente. On respecte les autorités. Parce que l’on reconnaît en elles une certaine légitimité. Autrefois il s’agissait d’une légitimité religieuse, aujourd’hui d’une légitimité par les études. Ce fait a fait du Portugais un mouton docile. Un mouton qui défend son petit coin, son individualité.

Est-ce que faire valoir ses droits auprès des autorités en vaut le coup? Même si les droits obtenus profitent à tous, l’effort n’en vaut probablement pas la chandelle. Pourquoi se battre pour obtenir un droit au nom de tous, s’il vaut mieux rester simplement dans son coin et de s’occuper de ses petites affaires… tant pis pour le droit !

Malgré toute la « légitimité » des élites portugaises, personne ne pense qu’elles travaillent pour le bien du collectif. Les réflexes individualistes sont présents dans toute la société ! Pas de rébellion, parce qu’on a peur des autorités, pas de rébellion, parce qu’on pense de toute façon qu’on ne ferait pas mieux.

Les Portugais sont ainsi victimes de leurs élites, par essence individualistes.

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