Qu’en dira-t-on, le contrôle social portugais

Par

Les portugais sont très soucieux de ce que l’on peut dire sur eux. Le respect des apparences est fondamental. On vous dit pourquoi.

Tout est de la faute de Martin Luther !

Le Concile de Trente

Lorsque Martin Luther provoqua le début du Protestantisme au XVIème siècle, l’église catholique se devait de réagir. Pour lutter contre ce qu’elle estimait être une hérésie, elle organisa le Concile de Trente. Il s’agissait de trouver des réponses aux interrogations soulevées par les protestants, et de réformer l’église en profondeur.

Ce concile, qui débuta en 1542, ne se terminera que plus de 20 ans plus tard, en 1563. Une des décisions les plus emblématiques issues des débats et réflexions incessants du concile était le renforcement de la visite pastorale.

Visite pastorale, au coeur de la mentalité portugaise

L’évêque devait désormais connaître son diocèse. On leur demandait d’effectuer un contrôle effectif, et de veiller sur la bonne moralité de la population. Pour cela, périodiquement, chaque paroisse était visitée. La paroisse était prévenue deux semaines à l’avance de la venue de l’évêque ou de son représentant.

C’était l’occasion pour l’évêque de contrôler le bon fonctionnement de la paroisse, mais surtout d’enquêter sur la bonne moralité de ses ouailles. Le fonctionnement était simple, mais redoutable : tout reposait sur la délation.

Bartolomeu dos Mártires
Bartolomeu dos Mártires, archevêque de Braga. Il effectua d’innombrables visites pastorales.

La “devassa”

La devassa était une procédure judiciaire, basée sur une enquête publique. On choisissait des paroissiens, plus ou moins aléatoirement, et on les interrogeait. On pouvait leur demander simplement s’ils connaissaient quelqu’un qui ne respectaient pas les critères moraux de l’époque.

Ces critères moraux étaient essentiellement sexuels. Adultères, homosexualité ou prostitution étaient des cas fréquemment dénoncés. En se basant sur les témoignages, l’évêque pouvait alors convoquer la personne incriminée, pour qu’elle s’explique.

Deux choix s’offraient alors à l’accusé :

  • Reconnaître sa culpabilité et s’acquitter de sa peine, souvent une amende pécuniaire.
  • Contester devant un tribunal. Cette solution était chère, il fallait un avocat.

On comprend facilement que très souvent, on se limitait à payer son amende. Pour les cas plus graves, les amendes pouvaient se muer en prison, notamment pour les cas avérés d’homosexualité.

Toutes les enquêtes étaient soigneusement passées à l’écrit. Les historiens disposent ainsi au Portugal d’archives extraordinaires sur la vie privée de la population sur plus de deux siècles !

Les cas d’hérésie n’étaient pas du ressort de la visite pastorale, mais de l’Inquisition. Face à de tels “crimes”, l’évêque passait la main aux tribunaux de l’Inquisition.

On comprend que face à la “devassa”, à ce contrôle social resserré de la population par elle-même, on essayait de donner une image de soi publique irréprochable. Le “qu’en dira-t-on” pouvait être dévastateur.

Contrôle social au Portugal

Les conclusions du Concile de Trente était valables pour l’ensemble du monde catholique. Alors pourquoi est-ce que la France, l’Espagne ou encore l’Italie n’ont pas une présence aussi forte du “qu’en dira-t-on” ?

C’est un concours de circonstances exceptionnel qui ont déterminé la puissance de l’église au Portugal. Lorsque le concile s’acheva en 1563, c’était un religieux qui était au pouvoir, le cardinal Henri. Il était alors régent, en attendant que le futur Sébastien Ier atteigne la maturité.

Il s’agissait d’un religieux par conviction, qui allait naturellement reproduire à la lettre les directives issues du Vatican. Sébastien, très religieux également, continuera l’oeuvre de son oncle. L’église catholique avait alors acquis au Portugal une importance qu’aucun autre pays ne lui accordera, les autres monarchies gardant le plus possible l’exclusivité de la justice.

Au début du XIXème siècle, les visites pastorales existaient toujours, ainsi que la justice ecclésiastique associée. Ce que l’on jugeait, c’était avant tout un “crime public”, c’est à dire quelque chose qui était su et connu de tous. Si par exemple un couple homosexuel arrivait à ne pas être dénoncé grâce à se discrétion, il ne craignait rien. Tout se passait au confessionnal.

Aujourd’hui

L’emprise de l’église n’est plus ce qu’elle était autrefois. Depuis, elle ne mêle plus des affaires temporelles, du moins officiellement. Mais il existe toujours un fond de contrôle social, encore très visible en dehors des grands centres urbains. Il s’agit toujours de maintenir les apparences, il existe toujours une peur presque maladive du qu’en dira-t-on.

Cette peur a une justification, les anciennes visites pastorales.


Commentaires

A lire aussi