Mosquée de Lisbonne
Mosquée de Lisbonne

Deuxième mosquée de Lisbonne et expropriations

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Le projet de construction d’une deuxième mosquée en pleine Mouraria n’est pas pacifique.

La communauté musulmane de Lisbonne, de plus en plus présente avec l’augmentation des échanges internationaux, est à l’étroit dans ses lieux de culte. La grande mosquée de la ville ne suffit plus.

Mouraria

Autrefois, la péninsule ibérique était presque toute entière sous domination musulmane. Lors de la Reconquête, les musulmans qui n’ont pas voulu partir ou se convertir ont été confinés dans des quartiers qui leur était réservé. Ces quartiers étaient les “mourarias”, pour les Maures.

A Lisbonne, le quartier de la Mouraria existe toujours, même si les musulmans y ont disparu depuis l’intolérance religieuse de l’Inquisition. C’est symboliquement que ce quartier a été choisi pour accueillir le projet d’une deuxième mosquée.

Mouraria
Une rue de la Mouraria

Aujourd’hui, la Mouraria, c’est un quartier très touristique, rempli de “alojamento local”, logement pour touriste. Toute la ville est à l’image des autres capitales de ce monde. Globalisée, Lisbonne est redevenue la ville cosmopolite qu’elle avait toujours été depuis les Grandes Découvertes.

Il ne faut donc pas s’étonner que de nombreux musulmans habitent Lisbonne. Les premiers sont arrivés des anciennes colonies portugaises, Guiné-Bissau et Mozambique en tête. Ensuite, ce sont des travailleurs du Pakistan, du Bangladesh ou même d’Ouzbékistan qui sont venus.

Aujourd’hui, tous ont besoin de pouvoir pratiquer leur religion dignement.

Expropriations

Le principal problème ? Il n’y a plus beaucoup de place à Lisbonne. Profitant d’un projet de reconstruction d’un quartier autrefois à l’abandon, la mairie a exproprié les propriétaires d’un grand espace à proximité de la place Martim Moniz.

Praça Martim Moniz
La nouvelle place Martim Moniz, bordée d’edifices modernes… et moches.

Pour l’anecdote, Martim Moniz est un chevalier de Dom Afonso Henriques, qui a eu un rôle fondamental dans la conquête de Lisbonne alors aux mains des musulmans.

Dans le projet, une mosquée. La plupart des propriétaires acceptent les conditions, mais certains restent réfractaires. Il s’agit notamment de ceux qui y avaient fait des investissements, aujourd’hui anéantis.

Les immeubles de la Rua do Benformoso, où sera construite la mosquée, étaient de ces investissements. Le propriétaire, António Barroso a tout tenté pour empêcher l’expropriation. Les tribunaux l’ont à chaque fois débouté. Nous pouvons comprendre Barroso. Lors de son achat, le “plan directeur municipal” stipulait qu’il fallait respecter l’architecture du lieu. Il pouvait y investir dans des logements pour touristes tranquillement.

António Barroso, et ses voisins musulmans. Image de l’article du Jornal de Notícias à son sujet.

Mais bien sûr, si c’est la mairie qui a un projet, le plan directeur se change. Et c’est là que Barroso a du mal. Il n’accepte pas la valeur de l’indemnisation qu’on lui propose, jugée insuffisante.

Ironiquement, le maire de Lisbonne se nomme Fernando Medina. Les conspirationnistes peuvent imaginer ce qu’ils veulent à partir de là…

Personnellement, je n’aime pas le projet architectural de Inês Lobo. Il s’agit d’une forme géométrique simple, en plein quartier historique. La Mouraria, c’était des petites rues, des vieux immeubles, c’était Lisbonne.

La construction de cette gigantesque place de Martim Moniz, désormais bordée de constructions modernes et sans charme sont un coup dans l’âme de Lisbonne. Les touristes, qui s’entassent dans ce qui reste de petites ruelles, viennent voir ça ?

Mesquita Martim Moniz
Le projet de la nouvelle mosquée à Martim Moniz, de Inês Lobo

Pour les musulmans du quartier, surtout des gens du Bangladesh, est-ce que cette oeuvre architecturale leur correspond ? Je ne sais pas pourquoi, j’en doute. En revanche, elle a le mérite d’être discrète au niveau de son appartenance religieuse, pour ceux que ça gênerait.

Polémiques nationalistes

C’était une évidence, dès lors que l’on parle d’Islam. Des pétitions circulent pour empêcher la construction de cette nouvelle mosquée, qui a le toupet de se trouver à Martim Moniz, le héros anti-musulman par excellence !

Elle a aussi le toupet de se trouver dans l’ancien ghetto musulman, mais ce n’est qu’un détail…

En outre, Fernando Medina est accusé de privilégier les islamistes. On peut bien sûr en douter, au vu des autres constructions religieuses de ces dernières années, à commencer par le gigantesque temple Mormon inauguré en 2019. Pour les autorités de Lisbonne, il n’y a pas de polémique, l’opposition locale au PS, que ce soit le PSD, le PCP ou même le CDS ayant été unanimes pour approuver cette nouvelle mosquée.

La peur, surtout présente chez de nombreux franco-portugais, est ailleurs… mais infondée.

Cette grande mosquée est pour la ville un moyen de regrouper toutes les petites mosquées (souvent un simple étage d’immeuble). Une seule mosquée de plus grandes dimensions est plus facilement contrôlable. De même, le projet permet d’ouvrir une voie d’accès entre la Rua da Palma et la Rua de Benformoso, et ainsi de simplifier la circulation de la… police.

Le commissariat est tout simplement en face !

Dans cette affaire, tout le monde y gagne, à part la beauté de la ville et l’ancien propriétaire. Les musulmans gagnent une grande mosquée flambant neuve. La sécurité gagne un meilleur contrôle de certaines personnes, la ville n’ayant aucun état d’âme à ce sujet.

Plus qu’un projet religieux, il s’agit pour Lisbonne d’un projet de gentrification. L’ancien quartier populaire de Mouraria devient un repaire de touristes et de gens “branchés”.

Pour écrire cet article, j’ai consulté avec intérêt le site Casa das Aranhas de João Silva Jordão. Il est journaliste, musulman et urbaniste, autant dire qu’il est concerné !


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