Martins Sarmento
Martins Sarmento

Francisco Martins Sarmento, archéologue du XIXe siècle

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Le patrimoine, détruit par l’indifférence

En 1896, le politicien et écrivain Guerra Junqueiro écrivait, sur les Portugais, qu’il s’agissait « d’un peuple en catalepsie ambulante, ne se rappelant pas ni d’où il vient, ni où il est, ni où il va ». La critique envers ses compatriotes était dure, mas la réalité des faits, les « attentats » qui détruisaient le patrimoine par « l’indifférence des pouvoirs constitués » selon les termes de son contemporain Ramalho Ortigão lui donnaient raison. Dans ce contexte défavorable pour le patrimoine portugais, un homme a eu un rôle de premier plan, par l’originalité de son travail et la pugnacité avec laquelle il l’a fait connaître : Francisco Martins de Gouveia Morais Sarmento.

Francisco Martins Sarmento

Soif de connaissance, poète raté

Martins Sarmento est né en 1833 à Guimarães, au sein d’une famille, au sein d’une famille fortunée. Rien ne prévoyait que ce diplômé en Droit de l’Université de Coimbra devienne l’un des « pères » de l’archéologie portugaise. Riche, Martins Sarmento n’avait pas besoin de travailler pour subvenir à ses besoins. Mais il avait soif de connaissance. Une envie d’en savoir toujours plus qui ne l’abandonnera jamais tout le long de ses 66 années de vie, jusqu’à sa mort en 1899.

Malgré son immense prestige actuel, la carrière de Martins Sarmento ne commença pas de la meilleure façon. Le jeune Francisco voulait devenir poète. Il rêvait de percer dans le cercle restreint des grands littéraires de son siècle. Malheureusement pour lui, ses premières poésies sont médiocres, et un critique de sa ville locale l’a fait savoir. Vexé, troublé, il en est venu aux mains avec l’imprudent critique… et n’a plus jamais publié de poèmes.

Il se prend alors de passion pour la photographie. Cette passion sera un élément fondamental de ses travaux futurs. Il ne lâchera pourtant pas totalement la littérature. De pair avec la photographie, il écrira pour des publications, où l’on plaide pour le « réveil de la culture portugaise », dans la logique du Romantisme du XIXe siècle et des nationalismes naissants dans toute l’Europe.

Aux origines du Portugal

Est-ce le fruit du hasard ou de la Providence ? Martins Sarmento habitait à Briteiros, collé à la colline de Saint Romain (monte de São Romão), dans les environs de Guimarães. Sa curiosité naturelle a été attirée par des formations architecturales présentes sur la colline. C’est ainsi que démarre en 1874 la grande œuvre de sa vie. Désormais, il se consacrera entièrement à l’exploration archéologique de Citânia de Briteiros, et la connaissance des premiers peuples qui occupèrent ce qui est aujourd’hui le Portugal. Par cette découverte, il démarra l’étude de la protohistoire au Portugal.

Reconstitution d'un habitat de Citânia de Briteiros
Reconstitution d’un habitat de Citânia de Briteiros

Méthodiquement, l’ancienne ville de pierre, l’ancien « castro » se révèle aux portugais et au monde grâce aux efforts d’un homme. Martins Sarmento remplaçait ici clairement l’Etat, responsable en principe du patrimoine historique depuis la loi de D. João V en 1721. Pendant le XIXe siècle, ce rôle était un vœu pieu. Le Patrimoine était abandonné au bon vouloir de quelques rares personnalités, soucieuses de sauver ce qui pouvait l’être face à l’incurie de l’Etat. Heureusement que Martins Sarmento était riche, et qu’il avait les moyens financiers de ses ambitions patrimoniales !

Sauveur du patrimoine

La situation de Citânia de Briteiros à la fin du XIXe siècle est emblématique de la considération de l’Etat portugais de l’époque envers le Patrimoine. Les gouvernements successifs ignoraient l’héritage du passé, quand ils ne le détruisaient pas purement et simplement. La Révolution Libérale et les gouvernements parfois iconoclastes qui ont suivi ont, du point de vue du Patrimoine, commis des dommages irréparables. Les initiatives de sauvegarde et de protection des monuments étaient rares, surtout du fait de quelques personnalités hors du commun.

En cette année 1874, Martins Sarmento ne demanda pas d’aide à l’Etat. Avec sa fortune personnelle, il achète, seul, le terrain où se situait la vénérable ville protohistorique. En sachant que l’Etat n’avait ni le budget, ni l’envie de sauvegarder le passé architectural portugais, le désormais archéologue Martins Sarmento va acquérir de plus en plus de monuments du nord du Portugal. Pour les étudier, mais aussi pour garantir leur conservation.

Buste de Martins Sarmento à Guimarães.
Buste de Martins Sarmento à Guimarães

Ethnologue

Même si notre archéologue était un érudit complet, il militait pour une connaissance pratique, basée sur des découvertes factuelles. Sur cet aspect, il se rapprochait de l’école méthodique naissante, mariant l’érudition aux découvertes « du terrain ». Pour écrire sur l’Histoire, la méthode scientifique devait être primordiale, par la critique des sources écrites ou, comme dans le cas de Citânia de Briteiros, par le recours à l’archéologie.

Martins Sarmento ne se voyait ainsi pas comme étant un « simple » archéologue, mais comme un ethnologue, à la recherche de l’origine plus profonde du peuple portugais, dans toutes les sources à sa disposition.

Conférence et Congrès

Afin de parvenir à atteindre ses objectifs, l’avancée du savoir, par la recherche et le patrimoine archéologique, Martins Sarmento organisa deux évènements in situ. Le premier, la « Conférence de Citânia » eu lieu en 1877. Certains des plus illustres historiens ou spécialistes du patrimoine portugais s’y sont retrouvés, et contribuèrent à faire de Martins Sarmento une figure majeure de la science historique du pays. Le deuxième évènement, le « Congrès d’Anthropologie et d’Archéologie Préhistorique au Nord du Portugal » rassembla divers spécialistes internationaux, consacrant maintenant Martins Sarmento comme étant un historien, archéologue et ethnologue de renom.

Son travail sur les fouilles systématiques de Citânia de Briteiros était accompagné par ses nombreuses et innovantes photographies. La photo, au-delà de la diffusion scientifique et culturelle à grande échelle du patrimoine, permettait de fixer dans la mémoire la physionomie du monument lors de la prise de vue. C’est aujourd’hui un outil incontournable dans l’éventuelle reconstruction d’un patrimoine dégradé année après année par le temps… ou les hommes.

Un éternel recommencement ?

Le Portugal du XXIe siècle, même s’il est bien différent du pays qu’avait connu Martins Sarmento, souffre encore aujourd’hui de beaucoup de ses anciennes « maladies ». Après la crise de 2008, la Citânia de Sanfins, un autre castro de la plus grande importance de la région, s’est retrouvée avec son centre interprétatif récemment inauguré… pratiquement à l’abandon. La Citânia elle-même, propriété publique, était également à l’abandon comme j’ai pu le constater moi-même lors d’une visite en 2017.

Reconstitutions endommagées à Citânia de Sanfins
Reconstitutions endommagées à Citânia de Sanfins

CItânia de Briteiros, encore aujourd’hui une propriété privée de la Sociedade Martins Sarmento, héritière de l’archéologue, a continué de fonctionner normalement. Comme son illustre mentor, la Sociedade continue inlassablement son travail de recherche scientifique, de conservation du patrimoine et de sa sauvegarde, pour que les Portugais se souviennent d’où ils viennent, où ils sont et où ils vont.

Siège de la Sociedade Martins Sarmento à Guimarães
Siège de la Sociedade Martins Sarmento à Guimarães

Bibliographie

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