Belmonte
Belmonte

Belmonte, la ville juive de Pedro Alvares Cabral

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Quand on est à Belmonte, on se sent en sécurité. C’est étrange, mais il y a comme une aura spéciale, qu’on ne ressent nulle part ailleurs. Peut-être que son éloignement des grandes villes et sa campagne paisible y sont pour quelque chose ? En tout cas, les Juifs du XVIe siècle devaient être d’accord avec moi !


C’est un mariage qui fera de cette petite ville de l’intérieur rural un refuge pour les Juifs Portugais.

Aux origines de Belmonte

Nous ne savons pas quand est-ce que les premiers humains sont arrivés à Belmonte. Ce qui est sûr, c’est qu’ils étaient déjà là au Néolithique, comme nous le montre les dolmens des alentours.

Une légende nous raconte qu’un berger grec nommé Caramo, lassé de la pauvreté, décide de construire sa maison. Il voulait un endroit où ses moutons pouvaient paître toute l’année, même en hiver. Parti demandé conseil à l’oracle de Delphes, on lui dit de suivre ses chèvres, qui décideraient pour lui. Après de nombreuses années, les chèvres s’arrêtent enfin, devinez où !

Belmonte bien sûr, aux paysages magnifiques et verdoyants toute l’année.

Centum Cellas
Centum Cellas

Comme ce Grec légendaire, les Romains ont aussi apprécié l’endroit. En témoignent les ruines d’une ancienne villa romaine, la Quinta da Fórnea, et la mystérieuse tour de Centum Cellas. Certains croient qu’elle fut une prison, d’où son nom, les « Cents Cellules », où aurait été emprisonné Saint Corneille. La réalité semble plus pragmatique, il ne s’agirait que d’une très belle villa, la Centumcellae où fut exilé le saint pape correspondant aujourd’hui à la ville de Civitavecchia, près de Rome…


Centum Cellas, autrefois habitée par la famille d’un certain Lucius Caecilius, était en fait une exploitation agricole, mais aussi d’étain, un métal abondant dans la région.

Belmonte au Moyen Âge

Nous ne savons rien des périodes Wisigothiques ou Islamiques. Ce n’est que sous Afonso Henriques, premier roi du Portugal, qu’enfin, Belmonte est mentionnée en 1168. Une donation des « terres de Centum Cellas » était faite à l’évêque de Coimbra.

En 1199, la Charte de fondation de Belmonte est rédigée par le roi D. Sancho Ier et l’évêque de Coimbra. Désormais, Belmonte est une municipalité autonome, et peut construire son château. Un château absolument nécessaire face à l’ennemi léonais puis castillan, et par conséquent constamment entretenu et amélioré.

Vue de Belmonte et de son château d'eau
Belmonte est aujourd’hui une petite ville tranquille de l’intérieur du pays

Les Juifs de Belmonte

Le peuplement de la ville semble rapide tout au long du siècle suivant, avec la présence pacifique de Juifs parmi les Chrétiens. Lors de la démolition de l’ancienne église de Saint François en 1910, une pierre appartenant à la première synagogue de Belmonte indiquait la date de sa fondation : 1297.

Pendant les deux siècles qui suivirent, Chrétiens et Juifs vont vivre en bonne entente à Belmonte. Tous souffrent des horreurs de la Peste en 1349, des guerres et de la crise de 1383-1385.

Aujourd’hui encore, si on regarde de près certaines façades de vieilles maisons du centre-ville, on peut y trouver des signes gravés nous indiquant que nous sommes dans une maison juive.

La municipalité, soucieuse de valoriser ce patrimoine unique au Portugal, n’hésite pas à mettre les bouchées doubles pour remettre à l’honneur ce passé juif.

En 1496, il n’y a plus de Juifs officiellement au Portugal. En effet, ils sont forcés de choisir : se convertir au catholicisme et rester au Portugal, ou quitter le pays.

Il faut dire que depuis quelques années, les Juifs étaient de plus en plus nombreux au Portugal. Avec la répression toujours plus sévère en Espagne au cours du XVe siècle, les Juifs Espagnols vinrent se réfugier dans un pays beaucoup plus tolérant. Tant et si bien qu’on estime qu’ils représentaient jusqu’à 10% de la population portugaise à partir de 1492, date de l’expulsion des Juifs d’Espagne, soit 100 000 personnes.

A Expulsão dos Judeus. Peinture de Roque Gameiro.
A Expulsão dos Judeus. Peinture de Roque Gameiro.

Un mariage… inutile !

La raison de la montée de l’intolérance portugaise est elle aussi, du fait de l’Espagne. Le roi Portugais, D. Manuel, rêvait, comme toute la noblesse ibérique, d’unifier les deux pays. Pour cela, la solution idéale passait par un mariage.

S’il se mariait avec une princesse espagnole, leur héritier éventuel deviendrait à la foi roi d’Espagne et du Portugal. Mais pour cela, il devait céder aux exigences espagnoles, et lui aussi, expulser les Juifs du pays.

Il épousa Isabelle d’Aragon l’année suivant l’expulsion des Juifs. Elle donnera naissance, en 1498, à un héritier mâle, le bien nommé « Miguel da Paz », ou, en français, « Michel de la Paix ».

Isabelle d'Aragon
Isabelle d’Aragon

Le destin est cruel.  Malheureusement, Isabelle mourut lors de son accouchement, et le fils, prince héritier de toute la péninsule ibérique, n’avait pas un an et demi lorsqu’il décéda à son tour.

L’accord était alors caduc. L’Espagne se trouva un autre héritier.

Heureusement, les Portugais étaient tout de même plus tolérants. Les Juifs avaient une vingtaine d’années pour se convertir, sans être inquiétés, et devenir ainsi des « nouveaux chrétiens ». Un bon exemple de cette protection se retrouve dans les punitions exemplaires que le roi fit appliquer aux responsables du pogrom de Lisbonne de 1506, avec des religieux dominicains condamnés à mort. Mais le mal était fait, sa politique hésitante n’avait contribué qu’à faire monter encore plus un antisémitisme latent, et les Juifs de Belmonte se cachèrent encore un peu plus…

L’instauration de l’Inquisition définitive en 1536 au Portugal paracheva le mouvement de poursuite à l’égard des Juifs, désormais clandestins pour plusieurs siècles. On les nommera « marranes », convertis qui devaient pratiquer en cachette leur religion.

Samuel Schwarz

Il faudra attendre le 20ème siècle pour qu’enfin, les Juifs de Belmonte retrouvent pleinement leur liberté de culte, grâce en grande partie à Samuel Schwarz. Cet ingénieur Juif Polonais travaillait dans les années 1920 dans les prospections de mines dans la région de Belmonte. Passionné d’archéologie et d’histoire, il étudia le passé juif du Portugal.

Samuel Schwarz
Samuel Schwarz

C’est en demandant des informations à un habitant de Belmonte que l’ingénieur s’aperçoit de la présence de Juifs dans la ville. Il devra, pour pouvoir en savoir plus, faire preuve lui-même de sa judaïté auprès d’eux, naturellement méfiants.

A proprement dire, il s’agissait de « crypto-juifs ». Une religion qui avait dû s’adapter à la vie clandestine. Sans rabbins, sans synagogues, le savoir passait par les femmes, qui faisaient comme elles pouvaient. Le judaïsme de Belmonte était par conséquent assez différent de celui de Tel-Aviv !

Dès lors qu’ils purent se montrer au grand jour, des aides venant des quatre coins du monde affluèrent. Il s’agissait de « rejudaïser » ces crypto-juifs portugais, de leur permettre d’exprimer toute leur Foi selon les règles des autres Juifs séfarades.

C’est symboliquement que la synagogue de Belmonte ouvre ses portes en 1996, 500 ans après l’expulsion officielle des Juifs. En 2005, le Musée Judaïque de Belmonte est inauguré. Mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les rabbins qui se succèdent à la synagogue de Belmonte sont, pour l’instant, tous étrangers.

Le Château de Belmonte, résidence des Cabral

En 1397, Luís Álvares Cabral devient gouverneur de Belmonte. C’est une récompense du roi João à ce noble local, pour l’avoir aidé à vaincre l’armée de Dom Dinis, demi-frère du roi et prétendant au trône.

C’est, quelque part, ironique. Gil Cabral, Le grand-père de Luís, n’est autre que le prêtre qui maria autrefois secrètement les parents de Dom Dinis, la belle Inês de Castro et le roi Fernando, le couple royal maudit. De ce prêtre, devenu évêque de Guarda, descendent tous les nobles Cabral.

Belmonte et sa légende du berger guidé par ses chèvres est désormais liée pour toujours aux Cabral, qui arborent des chèvres sur leur blasonnement.

Le château, symbole de leur fidélité au roi du Portugal, sera habité constamment par un Cabral pendant plusieurs siècles. Malheureusement, il souffrira d’énormes dégâts à la suite d’un grand incendie en 1694. Le château ne s’en relèvera jamais tout à fait…

Belmonte
Le Château de Belmonte
Fenêtre de style manuélin du château
Fenêtre de style manuélin du château

Pedro Álvares Cabral

Pedro Alvares Cabral, « découvreur » du Brésil en 1500, est le seigneur de Belmonte, comme son père et son grand-père avant lui.

On pourrait trouver étrange que le commandant de l’expédition maritime qui découvrit le Brésil soit originaire d’une ville si loin de l’Océan. Tout devient plus clair lorsque nous comprenons qu’être commandant d’hommes en pleine mer, être guerrier ou diplomate, ce n’est pas la même chose que de naviguer. 

Les Cabral ont à Belmonte leur Panthéon, adossé à l’église de São Tiago. Ici se trouve toute la famille, à l’exception de Pedro. Personne ne sait aujourd’hui où se trouve le navigateur, décédé à Santarém.

La fidélité des Cabral au roi est légendaire. Une presse, que l’on retrouve représentée dans les rues de la ville, nous le rappelle. La légende raconte qu’une fille du gouverneur, ancêtre de Pedro, fut enlevée par un ennemi qui encerclait le château. Face au refus du gouverneur de livrer son château, la fille fut torturée et tuée sur une presse.

Pour le Brésil, grâce à Cabral, Belmonte est la plus brésilienne des villes portugaises.

Statue de Cabral à Belmonte
Statue de Cabral à Belmonte

Je ne sais pas si c’est vrai. Mais en tout cas, la ville où est né Pedro Alvares Cabral fait tour pour tisser des liens avec le pays qu’il a découvert. Le férié municipal est d’ailleurs à son honneur : le 26 avril, date de la première messe réalisée au Brésil par l’équipage de Cabral.

Au musée des Découvertes de Belmonte, nous sommes plongés au cœur de cette grande épopée qui mena le seigneur de Belmonte à naviguer les Océans, contribuant au prestige et à la richesse du Portugal.

Quelque part, si le Brésil est un pays lusophone, c’est à lui qu’on le doit, même si je crois bien que les Portugais savaient parfaitement qu’un continent se trouvait là avant Cabral…

Belmonte et l’avenir

Dans ce petit coin de la Beira Interior, comme dans toute la région, la population vieillit. Peu de travail, peu d’avenir. On pourrait se demander pourquoi ? Pourquoi si peu d’opportunités dans ces régions loin de Lisbonne ou de Porto ? La petite communauté Juive, qui a traversé les siècles, est, de l’aveu même du Musée Judaïque, en danger. Vivre à Belmonte, loin de tout, lorsque Lisbonne ou même Israël présentent tant d’opportunités, c’est pratiquement une punition pour un jeune !

Ville de Belmonte
Ville de Belmonte

Pourtant, Belmonte résiste. Comme elle le fait depuis toujours. En tant que membre du réseau des « villages historiques », Belmonte joue à fond la carte du patrimoine.

En mettant en valeur son passé Séfarade, la petite ville espère que le tourisme, sa principale source de richesse, se développe. De nombreux Juifs des quatre coins du monde viennent ici à la recherche de leurs ancêtres, de leur Histoire… ou peut-être profiter de la possibilité de devenir Portugais.

Le Portugal a en effet instauré une Loi permettant aux descendants des Juifs Portugais expulsés il y a 500 ans de retrouver la nationalité perdue. Une façon de « réparer » l’une des plus grosses erreurs de l’histoire du Portugal…

Sources


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