Vikings au Portugal
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Vikings et Portugal : sortir du mythe, revenir aux sources

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Entre séries, jeux vidéo et imagerie “grand blond libre”, le mot “viking” est devenu une esthétique. Or, quand on parle du Portugal médiéval, on n’est pas dans une saga romantique. On est surtout face à des incursions maritimes opportunistes, parfois brutales, visant le pillage, la capture de captifs et la rançon, puis le départ.

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L’intérêt, ici, c’est que ces épisodes se laissent approcher de façon assez “scientifique” parce qu’on dispose de corpus différents, parfois complémentaires : des sources arabes d’al Andalus, des mentions chrétiennes (souvent plus laconiques) et, côté recherche moderne, des travaux portugais qui recollent les morceaux.

Comment les sources arabes parlent des Vikings

Dans les chroniques andalouses, les Vikings ne sont pas “les Vikings”. Ils apparaissent fréquemment sous l’étiquette al majūs, un terme qui, dans ce contexte, fonctionne comme une catégorie pour désigner des païens, des gens du Nord, des étrangers religieux. Les historiens ont bien montré que ce mot a connu une extension sémantique dans l’Occident islamique, au point de pouvoir s’appliquer aux Scandinaves sans renvoyer strictement au sens originel (lié aux “mages” ou au zoroastrisme).

Ce détail compte, parce qu’il explique deux choses : d’abord la distance culturelle dans la description (on classe l’autre avant de le comprendre), ensuite le ton moral fréquent de ces récits, où l’ennemi est qualifié comme païen et menaçant.

844 : la première attaque bien attestée sur Lisbonne

L’épisode fondateur, pour l’espace de l’actuel Portugal, est l’attaque de Lisbonne en 844 (Lisbonne étant alors dans l’orbite d’al Andalus). Cette chronologie est discutée et consolidée dans la recherche sur les incursions nordiques de l’Occident ibérique.

Pour comprendre la “matière première” narrative côté arabe, il faut regarder le rôle d’auteurs comme Ibn Hayyān, qui transmet et compile des récits antérieurs. Des études sur les expéditions vikings vers l’Espagne montrent comment Ibn Hayyān rapporte l’événement de 844 à partir de traditions historiographiques andalouses, et donnent des exemples du regard porté sur ces “gens du Nord”.

Autrement dit, on n’est pas sur une légende folklorique tardive : on est sur une séquence intégrée à la mémoire écrite d’al Andalus, puis travaillée par l’historiographie.

Xe siècle : retours et pression sur l’Atlantique andalou

Après 844, les raids ne forment pas une occupation continue, mais plutôt une succession de menaces qui montent et redescendent au gré des opportunités. Des travaux récents, centrés sur les sources andalouses, soulignent que la documentation sur certaines périodes (notamment autour des années 970) est plus détaillée, car elle s’inscrit dans une réponse politico-militaire organisée, où l’on voit le pouvoir mobiliser flotte et troupes contre ces groupes identifiés comme al majūs.

Cette logique est importante : elle montre que, du point de vue andalou, la menace n’est pas seulement “un raid de pirates”, mais un problème stratégique de côte et de navigation.

XIe siècle : la grande campagne du Nord, 1015-1016

Pour le territoire du nord du Portugal actuel, l’épisode le plus tardif et le plus structuré est la campagne de 1015-1016, décrite comme une incursion prolongée avec remontée du Douro, camps temporaires et attaques dans l’espace entre Douro et Ave.

Côté sources chrétiennes, ce type d’événement apparaît souvent par fragments. Un point clef, discuté par la recherche portugaise, concerne l’épisode de Vermoim (1016), sa datation et la façon dont les chroniqueurs médiévaux peuvent condenser ou confondre certains faits. L’article de Mário Jorge Barroca est utile précisément parce qu’il ne “raconte pas une belle histoire”, il discute les limites et les pièges de la documentation.

Le comte de Portucale, Alvito Nunes, aurait perdu la vie dans l’ancien château de Vermoim, près de Vila Nova de Famalicão, lors des combats qui l’opposèrent aux pilleurs Vikings.

Château de Vermoim (reconstitution 3D).
Château de Vermoim (reconstitution 3D).

Implantation : colonisation durable ou présence temporaire ?

C’est la question qui revient toujours, car on pense à la Normandie ou au Danelaw. Pour le Portugal continental, l’état de la recherche décrit surtout des incursions, des camps temporaires, des présences saisonnières, pas une colonisation durable laissant un “pays viking” sur place. La grande thèse de Hélio Pires sur les incursions nordiques dans l’Occident ibérique est centrale sur ce point, car elle fait l’inventaire des sources, des indices et des “vestiges” sans forcer une conclusion coloniale.

Il existe, à côté, des hypothèses atlantiques plus aventureuses (îles, passages, etc.), mais elles ne changent pas le constat principal pour le continent : on parle d’abord de raids.

Violence, captifs et la question des viols

Les raids médiévaux s’accompagnent fréquemment de captifs et de mise en esclavage. Dans le cas ibérique, plusieurs synthèses sur les Vikings dans le monde andalou rappellent la logique de capture, de butin humain et de rançon, même lorsque les textes sont elliptiques sur les détails.

Sur la question précise des viols, il faut être rigoureux : les sources médiévales sont rarement “descriptives” au sens moderne. Elles parlent plus volontiers de pillage, de prise, de captifs, d’incendies, et moins de violences sexuelles explicites, qui peuvent être tues, euphémisées, ou instrumentalisées rhétoriquement selon les auteurs. La démarche honnête consiste donc à dire ceci : le contexte de capture et d’esclavage rend les violences sexuelles plausibles, mais la documentation disponible ne permet pas d’affirmer ou de quantifier des viols “documentés” pour Lisbonne 844 ou le Douro 1015-1016 comme on le ferait avec des archives judiciaires modernes.

“Je suis blond aux yeux bleus, donc j’ai du sang viking” : mythe populaire et génétique

C’est une idée très répandue au Portugal : expliquer les traits clairs par une ascendance viking. En réalité, c’est une très mauvaise méthode. Les traits physiques circulent dans les populations européennes depuis des millénaires, et ils ne pointent pas automatiquement vers un événement médiéval précis.

Surtout, quand on regarde la génétique ancienne appliquée au Portugal, le tableau majeur n’est pas “une empreinte viking”. Les grandes dynamiques décrites sur plusieurs millénaires parlent plutôt de continuités locales, d’apports néolithiques, d’ascendances des steppes à l’âge du Bronze, et, pour l’époque médiévale, d’influences variées selon les régions. Cette étude de référence, basée sur des génomes anciens au Portugal, donne un cadre solide pour éviter les raccourcis “yeux bleus = Vikings”.

Marisa Cruz, blonde aux yeux bleus.
Marisa Cruz, blonde aux yeux bleus.

Conclusion logique : il est possible que certains individus aient, très loin dans leur arbre, des ancêtres venus du Nord par brassages multiples. Mais présenter les “blonds portugais” comme une preuve d’ascendance viking est, au mieux, une histoire sympathique, au pire, une confusion entre esthétique moderne et histoire médiévale.

👉 Lire également : les Portugais blonds.

Les Vikings au Portugal, ce n’est pas une colonisation durable façon Normandie. C’est un chapitre atlantique fait d’incursions, de ripostes, de peur et d’adaptation des pouvoirs côtiers. Et ce qui rend ce chapitre passionnant, c’est précisément la pluralité des regards : les chroniques arabes d’al Andalus, les mentions chrétiennes plus fragmentaires, et le travail moderne d’historiens qui réconcilient les sources sans forcer le récit.


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