

Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas (ou si peu) de protestants au Portugal ?
Par
Quand on compare le Portugal à d’autres pays européens, comme la Suisse, les Pays-Bas ou l’Allemagne, on est frappé par une différence : là-bas, la Réforme a produit des Églises durablement installées, parfois majoritaires ; ici, le pays est resté massivement catholique.
Cela ne veut pas dire que les idées protestantes n’y sont jamais entrées. Elles sont arrivées, parfois très tôt, mais elles ont été stoppées avant de devenir un mouvement social capable de s’enraciner. Pour comprendre, il faut revenir à la logique du XVIe siècle.
Sommaire
Un paradoxe portugais : l’ouverture au monde, la fermeture religieuse
Le XVIe siècle est souvent présenté comme un âge d’or portugais : grandes explorations maritimes, circulation des marchandises, des hommes, des idées, contact permanent avec des cultures très diverses. Alors une question surgit naturellement : comment un pays aussi ouvert sur le monde a-t-il pu rester si fermé à des “nouvelles” formes de christianisme qui apparaissaient alors en Europe ?
La réponse tient d’abord à la place qu’occupe la religion dans une société d’Ancien Régime. À l’époque, la religion n’est pas un simple choix intime. Elle organise la vie publique et privée, donne sa forme au droit, au calendrier, aux rites, aux solidarités, à la famille. Dans ce monde-là, changer de religion n’est pas seulement “changer de croyance”, c’est risquer de rompre avec le tissu même de la communauté.
La religion comme stabilité politique
Il faut ajouter une dimension essentielle : l’unité religieuse est pensée comme une condition de stabilité politique. Autrement dit, la Réforme n’est pas perçue comme une opinion parmi d’autres, mais comme une menace potentielle pour l’ordre établi. Dans un royaume fortement centralisé, où le pouvoir cherche à maintenir la cohésion, la pluralité religieuse peut apparaître comme un risque à prévenir plutôt qu’un débat à organiser.
Cette manière de voir n’est pas propre au Portugal : elle est très répandue en Europe à cette époque. Mais au Portugal, la réaction sera particulièrement rapide et structurée.
La réaction institutionnelle : couper court avant l’enracinement
Les idées réformées circulent au Portugal surtout par des canaux discrets : la lecture, les échanges intellectuels, les réseaux universitaires, les contacts avec l’Europe du Nord. Il ne s’agit pas, le plus souvent, d’un protestantisme “de rue”, mais d’une diffusion par les élites lettrées, les bibliothèques, les correspondances, les cercles universitaires.
Dans ce contexte, le pays se dote d’un instrument de contrôle capable de couper court : l’Inquisition. Elle ne vise pas seulement des “prédicateurs”, elle vise aussi les relais, ceux qui peuvent influencer. Dans un tel système, “tenter de convaincre” peut signifier quelque chose d’aussi simple que lire, discuter, enseigner, faire circuler un texte. Et cela peut suffire à déclencher une procédure.
👉Lire également : Qu’en dira-t-on, le contrôle social portugais
Pourquoi les enseignants et les lecteurs inquiètent autant
Un professeur ne touche pas dix personnes : il forme des générations d’étudiants, donc des futurs cadres du royaume. Un lecteur qui possède ou diffuse des livres interdits ne fait pas qu’“avoir une opinion” : il rend une doctrine reproductible, transmissible, presque “copiable”.
Autrement dit, l’objectif n’est pas seulement de sanctionner des individus, mais d’empêcher la constitution d’une masse critique, c’est-à-dire d’un protestantisme portugais organisé et durable.
Trois exemples de Portugais poursuivis pour “luthéranisme”
Pour prendre la mesure du phénomène, quelques cas concrets sont particulièrement révélateurs.
Damião de Góis : l’humaniste européen
Damião de Góis (1502–1574), l’un des grands humanistes portugais du XVIe siècle, est poursuivi par l’Inquisition pour “luthéranisme”. Ce n’est pas un agitateur de rue : c’est un intellectuel connecté aux débats européens, précisément le type de personne capable de faire entrer des idées nouvelles dans les milieux cultivés et de les rendre légitimes.

Diogo de Teive : l’enjeu des générations d’étudiants
À Coimbra, Diogo de Teive, professeur lié au Collège des Arts, est lui aussi arrêté pour “luthéranisme”. Son cas illustre un point central : l’université et les lieux d’enseignement sont des multiplicateurs d’idées. Contrôler ces espaces, c’est contrôler ce que penseront et transmettront demain ceux qui gouvernent, écrivent, enseignent.
Manuel Travaços : quand la lecture devient une affaire d’État
On trouve aussi des profils plus “ordinaires” mais tout aussi révélateurs, comme Manuel Travaços (ou Travaços/Travassos selon les graphies), un jeune Lisboète poursuivi pour luthéranisme et lecture de livres interdits. Son histoire montre à quel point la simple possession et circulation de textes peut devenir une affaire d’État, avec une répression qui peut aller très loin.
Ces trajectoires ne disent pas seulement quelque chose sur la religion. Elles disent quelque chose sur la circulation des idées, sur ce qu’une société accepte de discuter, et sur les mécanismes qui peuvent freiner (ou accélérer) un mouvement intellectuel.
Une conséquence durable : le protestantisme perçu comme “extérieur”
Quand une idée ne peut pas se développer au grand jour, elle reste fragile, clandestine, exposée. Et cette fragilité nourrit un autre phénomène : l’idée que le protestantisme est une religion “de l’extérieur”. Pendant longtemps, les protestants les plus visibles au Portugal sont surtout des étrangers, des communautés de passage, des influences venues d’ailleurs.
Cela renforce l’association instinctive entre catholicisme et appartenance nationale, et rend la conversion plus coûteuse socialement. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, se différencier religieusement n’est pas seulement “penser autrement”, c’est parfois risquer de se retrouver à la marge des rites collectifs, des habitudes familiales et des réseaux de sociabilité.
Et aujourd’hui ? Une majorité catholique… souvent culturelle
Même lorsque les temps changent, notamment avec l’installation progressive de la liberté religieuse à l’époque moderne, l’histoire a déjà façonné les habitudes. Dans un pays où les rites, les fêtes, les liens de voisinage et la mémoire familiale ont été structurés pendant des siècles par le catholicisme, il est difficile de basculer collectivement vers autre chose.
Cela n’empêche pas l’existence de communautés protestantes au Portugal, parfois très dynamiques. Mais elles restent minoritaires, parce que le protestantisme ne s’est jamais transformé en “normalité” culturelle majoritaire, comme cela a pu arriver ailleurs.
Il faut aussi éviter une idée trop simple : ce type de trajectoire n’est pas propre au Portugal. L’Espagne, l’Italie (au cœur de la catholicité) ou la France ont connu, chacune à leur manière, des tensions religieuses profondes, parfois d’une violence extrême, jusqu’aux guerres de Religion. L’Europe a longtemps été marquée par des conflits entre chrétiens, au nom même de convictions qui, en théorie, prêchent l’amour et la paix.
👉 Lire également : les Portugais n’aiment pas le désordre
Ce que cette histoire raconte, au-delà de la religion
Au fond, ce sujet dépasse la question “qui avait raison” entre catholiques et protestants. Il raconte une chose très humaine : lorsque la différence est vécue comme une menace, elle peut produire de la peur, de la fermeture, et parfois de la violence. À l’inverse, lorsqu’une société dispose d’espaces de débat, de curiosité, d’instruction et de pluralisme, la diversité des idées devient une ressource plutôt qu’un danger.
C’est peut-être là la leçon la plus actuelle : l’histoire du protestantisme au Portugal n’est pas celle d’un pays “impermeable”, mais celle d’un pays où des idées ont circulé et où, très tôt, le pouvoir a choisi de les traiter comme un risque pour l’ordre social et politique, empêchant leur enracinement durable.
, le
