Ancienne usine de Vista Alegre
Ancienne usine de Vista Alegre

Patrimoine industriel historique portugais

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Il existe un patrimoine historique au Portugal auquel personne ne fait attention. Le patrimoine du travail, du labeur, de celui qui se lève le matin pour gagner sa croûte : l'industrie. Nous avons quelques rares témoignages précieux et historiques de ce travail ouvrier d'autrefois, malheureusement, comme trop souvent, en danger.


Un patrimoine ignoré

L’industrie, la transformation de matière première par le travail, humain ou mécanisé, est l’une des principales facettes de l’être humain. Partie intégrante de sa culture, du know-how et du génie humain, ses caractéristiques, en constante évolution, symbole du progrès humain, sont un sujet d’étude que nous pouvons aujourd’hui considérer comme fascinant. Ceci, en dépit de ce que l’on pourrait croire, d’un premier abord, comme étant quelque chose de trivial.

Notez mon usage de « en dépit », qui dénote une dévalorisation de l’ensemble du patrimoine lié à l’industrie.

Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, un homme, un Portugais, l’un des premiers au monde, est venu au secours de l’industrie du passé. Francisco Marques de Sousa Viterbo, archéologue, historien et journaliste, éleva sa voix et prit la plume pour la défense des moulins et du patrimoine industriel historique dans la revue « O Arqueólogo Português ». Une voix solitaire dans un monde d’indifférence.

Sousa Viterbo
Sousa Viterbo

Pour la protection de l’industrie historique, un pays pionnier

C’est pourtant au Portugal qui a été l’un des premiers pays à agir en faveur du patrimoine. Rappelons que c’est sous le roi Jean V en 1721 que les premières Lois de protection du patrimoine furent instituées en Europe. Mais le concept de « patrimoine » dans ces premières Lois était encore limité à ce qui était important pour la « gloire de la Nation Portugaise ».

L’élargissement de la notion de patrimoine a été un long processus, qui est toujours en cours aujourd’hui. Sousa Viterbo énonça en 1896 pour la première fois au Portugal le concept de « l’archéologie de l’industrie« , une claire valorisation de ces « humbles restes, mais glorieux » de ce qu’est le patrimoine industriel d’autrefois, devenus obsolètes.

Sousa Viterbo l’avait fait dans une tradition plus que séculaire de quelques rares érudits portugais, soucieux de la préservation du patrimoine et de ses vestiges. Il s’agissait aussi, en citant Sousa Viterbo, pour que ces vestiges « puissent être soigneusement étudiés », un appel très clair en faveur de la création d’un musée de l’industrie.

Les premiers musées

Si Sousa Viterbo fut l’un des premiers au monde à définir le sens moderne de « l’archéologie de l’industrie », et de demander à ce qu’elle puisse exister aux côtés de l’archéologie de l’Art, ce n’est pas par lui que les premiers musées liés au phénomène industriel furent créés.

Le Musée des Arts et Métiers, à Paris, existait déjà depuis 1794. Comme celui-ci, d’autres musées dédiés aux sciences ouvrirent ailleurs en Europe. Ce n’est qu’en 1971 que le premier musée du genre ouvrira au Portugal, le « Museu Nacional da Ciência e da Técnica de Coimbra« , le musée national de la science et de la technique de Coimbra.

Ces musées, d’abord liés à l’étude de l’histoire de la Science, sont dans leur essence, intimement liés à l’industrie, « fille de la science et de la technique ». Ce que Sousa Viterbo présentait de réellement nouveau, c’était cette conscience du besoin de sauvegarde de la mémoire des anciennes industries. Mais, malgré cette volonté d’archéologie de l’industrie, ni lui, ni le Musée des Arts et Métiers peuvent être considérés comme ceux qui ont réveillé les consciences pour le goût du patrimoine industriel tel que nous l’avons aujourd’hui.

Ils se limitaient à vouloir rassembler à des endroits spécifiques des objets qui ont fait l’histoire de l’Industrie, sans avoir l’audace de vouloir conserver l’endroit même où l’Industrie existait, les anciennes usines.

Transformer une usine en musée

Tout comme l’éolipyle d’Héron d’Alexandrie n’avait pas permis le développement de la machine à vapeur pendant l’Antiquité, Sousa Viterbo n’a pas réussi à développer l’archéologie de l’industrie. L’idée du Portugais est restée oubliée pendant des années, bien heureusement moins de temps que celle du savant grec.

L’étude plus globale des usines, mais également des infrastructures qui leur sont liées – logements des ouvriers, routes, transport de l’énergie, etc. – font partie de l’archéologie de l’industrie, faite in situ, sur place. Avant la popularisation du terme « archéologie industrielle » en 1955 par Michael Rix de l’Université de Birmingham, on en faisait déjà d’une certaine façon.

Lire : Première école d’ingénieurs d’Afrique Noire, fondée par le Portugal en Angola

En Angola, alors colonie portugaise, le classement en tant que monument historique des ruines de l’usine de fer de Nova Oeiras en 1925 devança de nombreuses années l’établissement du « Ironbridge Gorge Museum », une entité qui préserva à partir de 1968 divers endroits emblématiques de la Révolution Industrielle britannique et mondiale.

Musée du Verre de Marinha Grande
Musée du Verre de Marinha Grande

La transformation de l’ancienne usine de verre de Marinha Grande en usine-école en 1954 par un décret fut aussi en avance sur son temps, un geste vers la préservation du patrimoine industriel, mais également vers la préservation du patrimoine immatériel qui lui était lié. Ceci, bien avant la création de l’écomusée du Creusot en France en 1974.

Le savoir-faire est une composante essentielle d’une science multidisciplinaire comme peut l’être l’archéologie industrielle, brillamment conservé à Marinha Grande depuis la création de son Musée du Verre en 1998.

Le musée de la Porcelaine, créé en 1964 et qui retrace le parcours de Vista Alegre est lui, une initiative issu de cette célèbre entreprise. Une initiative privée donc, comme souvent au Portugal, loin de la volonté collective et de l’Etat. Des pans entiers de ce qui était autrefois un village ouvrier sont ainsi conservés aujourd’hui, avec l’usine ou les équipements de loisirs du village…

Ancienne usine de Vista Alegre
Ancienne usine de Vista Alegre

Le patrimoine industriel aujourd’hui

Même si le Portugal a fait, comme souvent, un travail de précurseur, l’archéologie industrielle n’a pris véritablement son envol dans le pays que lors des années 1990, avec la création de nouveaux musées. L’Industrie, symbole du monde toujours plus rapide de notre époque, de la pollution et de l’aliénation mentale de ses collaborateurs si bien dépeinte dans le film de Charles Chaplin « Modern Times », a été la parente pauvre de la Culture et du Patrimoine.

Nous ne voulions peut-être pas préserver allègrement quelque chose qui puisse encore aujourd’hui faire revivre certains mauvais souvenirs, ou que l’on juge trop insignifiant, comme nous pouvons le comprendre dans l’expression de Sousa Viterbo de « humbles restes ».

Pour la première fois, l’intellectuel portugais accordait son attention à la réalité des personnes communes, des « petites gens », dans son long descriptif des moulins qu’il voulait à tout prix préserver, loin de la gloire des Arts et des « Grands » du Portugal…

Bibliographie

Alvará, ANTT, 20/08/1721, Chancelaria D. João V

Conservatoire national des arts et métiers – Musée des Arts et Métiers [en ligne]. Local : Paris, CNAM [consult. 18/05/2021]. Disponible sur Internet : https://www.arts-et-metiers.net/

Direção-GERAL DO Património CULTURAL. Património Cultural [en lignea]. Lisbonne : Direção-Geral do Património Cultural. Atual. s/d. [consult. 17/05/2021]. Disponible sur Internet : http://www.patrimoniocultural.gov.pt/pt/

MENDES, José Amado – Museus e Educação. 2ª ed. Coimbra : Imprensa da Universidade de Coimbra, 2013.

ROCHA-TRINDADE, Maria Beatriz [et al.] – Iniciação à Museologia. Lisbonne : Universidade Aberta, 1993.

ROQUE, João [et al.]. Museu Nacional da Ciência e da Técnica. [Enregistrement vidéo]. Lisbonne : RTP, 1976. Disponible sur Internet : https://arquivos.rtp.pt/conteudos/museu-nacional-da-ciencia-e-da-tecnica/

SOUSA VITERBO, Francisco Marques de – Os moinhos. O Archeologo Português. Lisbonne : août et septembre 1896.  Vol. 2.

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