convento de mafra
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Les Carillons de Mafra

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Le Palais de Mafra est connu pour sa démesure baroque. Son carillon, l’un des plus extraordinaires du monde, est le symbole de ces rêves de grandeur.

Le plus grand carillon du monde

Si on considère l’ensemble des deux carillons de l’Édifice Royal de Mafra, un dans chaque tour de l’église, comme n’étant qu’un seul carillon, alors oui, il s’agit du plus grand du monde. Avec 102 cloches réparties sur les deux tours, Mafra dépasse de loin le carillon de Chambéry et ses 70 cloches.

C’est peut-être un peu exagéré de dire qu’il s’agit là du plus grand carillon. De fait, les deux carillons ne peuvent pas jouer ensemble, les accords étant différents. Pour être tout à fait précis, il vaut mieux dire que Mafra possède le plus grand ensemble de cloches du monde. D’ailleurs, aux cloches des carillons, il faut encore ajouter les immenses cloches qui sonnent l’heure et les cloches liturgiques, portant à 119 le total des cloches de Mafra !

Un roi vexé

Les travaux du palais commencèrent en 1717. Ce palais, qui englobe également une basilique, un monastère et une bibliothèque était pour le roi Dom João V un remerciement à Dieu, pour lui avoir exaucé son voeu. Il allait enfin avoir un héritier. En 1720, alors en voyage dans le nord de l’Europe, le roi entendit pour la première fois les cloches d’un carillon sonner. Impressionné, il décide de doter Mafra de cet instrument prodigieux.

C’est parce que D. João V avait été vexé que Mafra possède tant de cloches. Il ne fallait pas lui dire que le prix de 400.000 réals pour un carillon était bien trop important pour un petit pays comme le Portugal ! Blessé dans sa fierté, et se considérant comme le monarque le plus riche de son temps, il décida d’en commander deux. Il aurait dit :

Je ne pensais pas que c’était si peu cher, j’en veux deux !

Vous la voyez la démesure ?

Un roi dépensier

A la toute fin du XVIIe siècle, le Portugal a eu une opportunité unique de récupérer sa grandeur passée. D’importants gisements d’or avaient été découverts au Brésil ! Mais l’erreur des rois portugais du XVIe siècle fut répétée au XVIIIe.

Au lieu d’investir cet or dans du concret, dans l’économie du pays ou même la guerre, la plus grande partie fut dilapidée dans des réalisations architecturales grandioses. Nous pouvons “remercier” en cela D. João V (Jean V). Ce n’était pas forcément un mauvais roi, il avait peut-être cru que l’or du Brésil était éternel… mais ce n’était pas le cas.

D. João V

En 60 ans, les mines d’or se tarissaient, laissant le Portugal à nouveau pauvre.

Le Portugal, ce bon client

Les cloches de Mafra ont donc été fabriquées à Anvers et Liège, dans l’actuelle Belgique. Le Portugal n’avait alors pas le savoir-faire. Avec ses dépenses de prestige, payées avec l’or du Brésil, le pays contribuait à financer l’industrie naissante des pays du nord.

Il existe même certains théoriciens qui affirment que la Révolution Industrielle anglaise n’a été que possible parce que le Portugal voulait bien acheter les produits anglais…

L’instrument de musique

Un carillon, c’est avant tout un instrument de musique. Celui de Mafra, par sa taille et le nombre de cloches, permet de jouer à peu près ce que l’on veut, il n’y a pas de limites.

Le Printemps, des Quatre Saisons de VIvaldi joué au Carillon de Mafra

Une vidéo ne retransmettra bien sûr jamais le son de ces cloches centenaires de plusieurs tonnes. C’est quelque chose à voir et à écouter sur place.

Avec le carillon se trouve un ensemble de cylindres mélodiques d’époque, chef d’oeuvre de la technologie du XVIIIe siècle permettant de jouer automatiquement les mélodies… comme une boîte à musique géante. Ces cylindres mélodiques, de 5 m de haut, sont les plus grands du monde.

Carillon Nord

La tour nord accueille le carillon fabriqué par le fondeur liégeois Nicolas Levache. Nicolas Levache, les habitants de Douai le connaissent bien. C’est lui qui avait également fabriqué les anciennes cloches du Beffroi de Douai, malheureusement détruites par l’occupant allemand en 1917. Levache terminera sa vie au Portugal, où après avoir supervisé le montage de ses cloches à Mafra, travaillera encore pour D. João V.

Le carillon de la tour nord est quasiment identique à ce qu’il était il y a 300 ans. Nous avons là le seul témoignage du son écouté tel qu’il était au XVIIIe siècle. La plus grande des 49 cloches pèse 9025 kg et fait 237 cm de diamètre. C’est également celle qui possède le son le plus grave.

Carillon Sud

La tour sud héberge le carillon du fondeur anversois Willem Witlockx. Ce carillon a connu des transformations au fil des années, afin de lui donner un son “plus agréable”, au gré des modes et du goût qui évolue en permanence. Il est composé de 53 cloches.

Aux commandes des carillons de Mafra, une famille, les Gato. Ils étaient les carillonneurs et compositeurs de Mafra au XVIIIe et XIXe siècle. En 2020, Francisco Gato, fils lui aussi de carillonneur, est le digne représentant de cette très longue tradition ! Mais c’est aussi lui qui nous raconte que le carillon nord est “mauvais”. Ce n’est pas parce qu’il sonne comme autrefois qu’il a un joli son, si on a changé les cloches au fil du temps, c’est bien qu’il y avait une raison…

Les anciens le savaient déjà, Levache n’était pas aussi bon en cloches que son concurrent anversois Witlockx. Les cloches de la tour nord ont toujours moins bien sonné que leurs soeurs de la tour sud. Et pour cause, Witlockx savait accorder ses cloches. Sur les cloches de Levache, aucune trace de tentative d’accordage…

Vous pouvez lire un ancien entretien de M. Gato à cette adresse, un superbe témoignage de son activité de carillonneur. Il dit lui-même que l’on joue d’un carillon à coups de poings et coups de pieds, c’est extrêmement physique.

Restauration des cloches

En 2004, les cloches de Mafra ne sonnaient plus. Pendant l’un des traditionnels concerts du dimanche après-midi, le bois qui soutenait les cloches avait lâché. Le bois était bien trop pourri ! Un échafaudage fut installé en catastrophe pour empêcher l’éventuelle chute des vénérables cloches.

échafaudage métallique
échafaudage métallique

Il aura fallu attendre 19 longues années pour que les cloches résonnent à nouveau. Des tentatives de financement avaient pourtant été faites, mais n’aboutissaient jamais. Trop cher. C’est une organisation pan-européenne, dédiée à la sauvegarde du patrimoine qui va provoquer un électrochoc. Europa Nostra propose ainsi tous les deux ans « les 7 Sites les plus menacés ». En 2014, le carillon de Mafra est présent sur la liste d’Europa Nostra, bousculant les consciences. L’Europe disait aux Portugais de se bouger, ou bien ils risquaient de perdre ce bijou à jamais.

Très vite, la même année, le gouvernement parvint à débloquer l’argent nécessaire. Comme quoi, quand on veut on peut. Pour l’heure, seules les cloches de la tour sud vont s’animer de nouveau, même si l’ensemble a été restauré. Le carillon nord, lui, attend son tour pour qu’il soit à nouveau fonctionnel.

La nomination en 2019 du Palais de Mafra en tant que patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO et le retour à la vie du carillon en 2020 sont une récompense pour tous les amoureux du patrimoine qui ont défendu Mafra.

Au final, la restauration aura coûté près de 1,5 millions d’euros. C’est, certes, beaucoup d’argent, mais ça semble bien peu face à la valeur inestimable du carillon. 1,5 millions d’euros, c’est le prix d’un très bel appartement à Lisbonne. Fallait-il risquer de perdre le carillon pour 1,5 millions ? Fallait-il se contenter d’une basilique de Mafra muette ?

C’est le vent maritime qui est la principale cause de dégradation du Palais, des bois et des bronzes qui s’y trouvent. Ce n’est pas la première fois que le carillon avait été restauré, et il faudra probablement recommencer à l’avenir.

Une richesse inexploitée

La richesse du Portugal, c’est son patrimoine. Qu’il soit naturel ou architectural, c’est lui que l’on doit chérir. C’est lui qui attire les touristes, c’est lui qui nous remémore notre histoire. Mais il s’agit d’un patrimoine ignoré, à commencer par les portugais eux-mêmes. Je vous donne un exemple.

Les plus grandes cloches de Mafra pèsent 12 tonnes. 12 tonnes, c’est plus que le bourdon Emmanuel de Notre Dame de Paris, et à peine moins que Big Ben. Si ces cloches avaient été française, elles seraient la deuxième et troisième plus grandes cloches de France ! Et pourtant, on ne trouve pratiquement nulle part le nom de ces cloches, pas de référence, rien. Il ne s’agit pas ici de cloches du carillon, elles ne font “que” sonner les heures.

J’ai trouvé les noms dans une thèse de maîtrise de l’Universidade Nova de Lisboa. Quelque chose de technique, rien de scientifique !

Nos deux cloches monumentales se nomment donc Bizarro et sino da Graça. Le son de Bizarro s’entendrait à 15 km !

J’ai évoqué le coût de la restauration. Mais ce coût pourrait également être vu comme un investissement. Le carillon de Mafra est emblématique, mais inconnu en dehors du Portugal. J’ai même envie de dire en dehors de Mafra.

Démarré en 1717 et terminé en 1735, le Palais de Mafra avait été d’un coût astronomique. Il est au Portugal ce qu’est Versailles à la France. Une dépense de prestige et somptueuse, aux dimensions titanesques. Sauf que Versailles est autrement plus connu que Mafra !

Le Palais de Mafra, c’est 1200 pièces sur 37 790 m². Le Château de Versailles, c’est 2300 pièces sur 63 000 m². Mais il faut ajouter au Palais de Mafra sa gigantesque basilique, avec ses carillons, ses 6 orgues. Sans oublier la bibliothèque, l’une des plus belles du monde, sans chauvinisme déplacé.

En résumé, le Palais National de Mafra est une merveille qui vaut clairement le détour, ne serait-ce que pour écouter son carillon !

Sources

CARVALHO, Miguel Eduardo Portela de Matos – Os carrilhões de Mafra: estudo e caracterização acústica dos sinos. Faculdade de ciências sociais e humanas, Universidade Nova de Lisboa (2012).

http://www.palaciomafra.gov.pt/Data/Documents/Carrilh%C3%B5es%20-%20saber%20mais.pdf


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