

Les Portugais, « inventeurs du métissage »
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Dès le XVIᵉ siècle, bien avant que le mot métissage ne devienne un concept politique ou sociologique, les Portugais l’ont pratiqué. Sans grand discours, sans théorie préalable. En Afrique, en Asie, au Brésil, ils se sont installés, ont fondé des foyers, ont eu des enfants avec des femmes locales.
L’histoire du Portugal ne se résume pas à des caravelles, des traités et des cartes marines jaunies par le temps. Elle se raconte aussi à hauteur d’homme… et de femme. Elle se raconte dans des familles, dans des enfants nés entre deux mondes, dans des sociétés entières qui ne ressemblent plus tout à fait à l’Europe, sans jamais cesser de lui appartenir.
Sommaire
Une histoire ancienne, assumée… et longtemps critiquée
Le métissage des Portugais avec les populations rencontrées n’avait rien à voir avec un éventuel « progressisme », concept anachronique à cette époque, mais parce que c’était ainsi que se construisait la vie dans les empires portugais.
Et ce choix, qu’il soit conscient ou simplement pragmatique, a profondément marqué l’histoire.
Le métissage n’est pas une invention moderne
Contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, l’idée selon laquelle un empire devrait rester “pur”, hermétique au mélange, est relativement récente. Dans l’Antiquité, elle aurait même semblé étrange.
Un exemple suffit à le montrer : Alexandre le Grand. Lorsqu’il conquiert un territoire immense, de la Grèce à l’Indus, il comprend rapidement qu’un empire tenu uniquement par la force est condamné à s’effondrer. Sa solution n’est pas seulement militaire : elle est sociale. Il adopte des usages locaux, épouse une princesse orientale et encourage ses généraux à faire de même. Les célèbres noces de Suse, où des milliers de mariages mixtes sont célébrés, ne relèvent pas du folklore : elles traduisent une vision politique claire. Gouverner durablement, c’est intégrer.
Des siècles plus tard, sans en faire une doctrine, les Portugais ont appliqué cette logique à leur manière.
Le choix portugais : vivre sur place, pas au-dessus
Dans les territoires colonisés par le Portugal, la présence européenne n’a pas toujours pris la forme de grandes colonies de peuplement séparées du reste de la population. Les Portugais vivaient souvent au milieu des sociétés locales, apprenaient les langues, adoptaient certaines coutumes, et formaient des familles.
Cela a été particulièrement visible au Brésil, où les unions entre Portugais, Africains et populations autochtones ont façonné une société profondément métisse. Mais ce phénomène n’est pas propre au Brésil : on le retrouve en Afrique, en Asie, dans l’océan Indien.
Des mots apparaissent pour désigner ces réalités nouvelles. Mulato, par exemple, entre dans le vocabulaire pour parler des enfants issus de parents européens et africains, devenu le « mulâtre » français. Le terme est ancien, chargé, parfois mal compris aujourd’hui, mais il dit une chose essentielle : le métissage n’était pas marginal, il était suffisamment répandu pour être nommé, classé, intégré dans les structures sociales de l’époque.

Et pendant ce temps-là, le regard du Nord : la Légende Noire
C’est précisément cette réalité qui va déranger une partie de l’Europe du Nord.
À partir de la fin du XVIᵉ siècle, alors que les Hollandais, les Anglais et, dans une moindre mesure, les Français cherchent à contester la domination maritime portugaise, un discours commence à circuler. Dans les récits de voyageurs, les pamphlets, les écrits marchands, les Portugais sont décrits comme des Européens “altérés”, trop proches des populations qu’ils administrent, trop enclins à se mélanger.
Ce n’est pas une critique innocente. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de délégitimation : si les Portugais se sont “perdus” au contact des colonies, alors ils ne méritent plus de les gouverner. Ce discours, que l’on regroupe aujourd’hui sous le nom de « lenda negra portuguesa« , fait écho à la légende noire espagnole, mais avec une nuance importante : ici, ce n’est pas tant la cruauté qui est mise en avant que la supposée dégénérescence par le métissage.
Autrement dit : ce que les Portugais vivaient comme une adaptation était présenté comme une faute.
Métissage réel, hiérarchies bien réelles
Soyons clairs : parler de métissage ne signifie pas parler d’égalité. Les sociétés coloniales portugaises étaient hiérarchisées, inégalitaires, souvent violentes. Le fait que des unions mixtes existent ne gomme ni l’esclavage, ni les rapports de domination, ni les injustices profondes de l’ordre colonial.
Mais ce qui distingue le monde portugais, c’est que le métissage n’y a jamais été totalement nié. Là où d’autres empires ont construit des systèmes de ségrégation rigides, le Portugal a laissé émerger des sociétés intermédiaires, complexes, impossibles à réduire à une opposition simple entre “colons” et “colonisés”.
C’est précisément cette complexité qui a dérangé.
Le retournement du XXᵉ siècle : le lusotropicalisme
Au XXᵉ siècle, cette histoire est relue, parfois idéalisée. Des intellectuels brésiliens, comme Gilberto Freyre, développent l’idée que le métissage serait une caractéristique fondamentale du monde lusophone. Cette vision, appelée lusotropicalisme, sera ensuite récupérée politiquement par le régime de Salazar pour présenter l’empire portugais comme plus “humain” que les autres.

Aujourd’hui, cette lecture est largement critiquée, et à juste titre, car elle tend à masquer les violences et les inégalités du système colonial. Mais elle dit aussi quelque chose d’important : le métissage portugais était devenu impossible à ignorer, même pour ceux qui voulaient en faire un mythe.
Les Portugais n’ont pas “inventé” le métissage par idéalisme ou par vertu morale. Ils l’ont pratiqué parce que leur manière d’être au monde, leur empire, leurs contraintes et leurs choix les y ont conduits. Et ce faisant, ils ont créé des sociétés nouvelles, durables, profondément marquées par le mélange.
Que cela ait choqué certains Européens du Nord en dit finalement plus long sur leurs propres conceptions de la pureté et de la domination que sur le Portugal lui-même.
Comprendre cette histoire, c’est aussi mieux comprendre le Portugal d’aujourd’hui — un pays façonné par les rencontres, les croisements, et une mémoire bien plus complexe que les caricatures qui lui ont longtemps été accolées.
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