Teixeira Gomes
Teixeira Gomes

L’exil volontaire du président Teixeira Gomes en Algérie

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Manuel Teixeira Gomes naît à Portimão en 1860, dans une famille aisée liée au commerce. Très tôt, il manifeste un goût marqué pour les voyages, la littérature et la mer. Cosmopolite, polyglotte, autodidacte, il mène une vie d’homme cultivé et indépendant bien avant d’entrer pleinement en politique.

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Sous la Première République portugaise, il devient diplomate, notamment à Londres, où il représente le Portugal durant la Première Guerre mondiale. En 1923, il est élu président de la République. Son mandat se déroule dans une période d’instabilité chronique : gouvernements éphémères, tensions militaires, conspirations permanentes. Fatigué par les crises politiques successives, isolé, et de santé fragile, il démissionne en décembre 1925.

Quelques jours plus tard, il quitte le Portugal pour toujours.

Il choisit l’Algérie française, et plus précisément Bougie (aujourd’hui Béjaïa), ville portuaire méditerranéenne accrochée aux montagnes de Kabylie. Il y vivra jusqu’à sa mort, en 1941.

Le choix de Bougie : une fuite ou une quête ?

Son départ n’est pas une expulsion. C’est un exil volontaire, presque philosophique. Dans une lettre citée par le journaliste Norberto Lopes, il écrit :

« A miragem do anonimato sorria-me e atraía-me. »
Le mirage de l’anonymat me souriait et m’attirait.

Cette phrase est capitale. Après avoir occupé la plus haute fonction de l’État, il aspire à redevenir un homme ordinaire. Non pas par dépit, mais par conviction intime : il ne supporte ni les intrigues, ni la violence verbale de la politique républicaine des années 1920.

Bougie lui offre ce qu’aucune ville portugaise ne pourrait lui offrir : l’effacement.

Bougie : la mer, la lumière et la lenteur

Teixeira Gomes est un homme de mer. L’horizon maritime est pour lui une nécessité vitale. Dans un texte littéraire, il écrit :

« Eu não vivo contente em sítio donde lhe não veja luzir o azul. »
Je ne vis pas heureux dans un endroit d’où je ne vois pas briller le bleu.

Bougie est exactement cela : la Méditerranée, la lumière, le rythme lent d’une ville portuaire.

Il s’installe à l’Hôtel de l’Étoile. Il y occupe, dit-on, la chambre 13. Sa vie devient simple et réglée :
lecture, correspondance, écriture, promenades, café.

Il confie aussi, avec un certain humour :

« Em parte alguma se prepara melhor café… nem mais baratos do que na Argélia. »
Nulle part on ne prépare un meilleur café… ni moins cher qu’en Algérie.

Cette remarque en apparence anodine dit beaucoup : il savoure les détails concrets, sensoriels, quotidiens. Le plaisir d’un bon café, d’un cigare, du silence.

Promenade à Béjaïa

L’Algérie coloniale vue par un ancien président

Il vit dans l’Algérie française des années 1920-1930, un territoire profondément marqué par la colonisation, avec une population européenne installée dans les villes et une majorité musulmane algérienne.

Les sources montrent qu’il mène une vie retirée et n’intervient pas publiquement sur la politique coloniale. Il observe davantage qu’il ne commente. Ce qui l’intéresse, c’est la coexistence des cultures, la couleur locale, le paysage humain.

Dans ses écrits tardifs et sa correspondance, on trouve des descriptions sensorielles de l’ambiance méditerranéenne, des marchés, de la lumière nord-africaine. Il est sensible à la dimension orientale, mais sans exotisme excessif. L’islam, omniprésent dans la ville, fait partie du décor quotidien : appels à la prière, rythme religieux, sociabilité différente de l’Europe latine.

On ne trouve pas chez lui de discours théologique sur l’islam, ni d’analyse politique du fait religieux. Ce qu’il perçoit surtout, c’est une civilisation ancienne, enracinée, différente, mais harmonieuse dans son cadre naturel.

L’Algérie représente pour lui un monde moins crispé que le Portugal des conspirations militaires. Là-bas, il n’est plus une cible politique. Il est un étranger discret dans une société où les identités coexistent déjà.

Un exil fécond

Contrairement à beaucoup d’exils, le sien n’est pas amer. Il écrit beaucoup durant cette période. Loin de Lisbonne, il se libère du poids institutionnel et revient à sa vocation première : la littérature.

Son style devient plus introspectif, plus méditatif. L’Algérie agit comme un espace de dépouillement. Il ne cherche plus à convaincre un Parlement, mais à comprendre le temps qui passe.

Il ne reviendra jamais au Portugal.

Une mort loin de la patrie

Manuel Teixeira Gomes meurt à Bougie en 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale. Il est enterré sur place. Ce n’est qu’en 1950 que ses restes sont transférés à Portimão. Son exil aura duré seize ans.

Son séjour à Bougie n’est ni une fuite honteuse ni une disgrâce. C’est un choix radical : préférer l’anonymat à la gloire, la mer au pouvoir, le silence aux applaudissements.

Peu de chefs d’État ont fait ce choix. Teixeira Gomes incarne une figure rare dans l’histoire politique : celle de l’homme qui renonce volontairement au centre pour mieux préserver sa liberté intérieure.


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