Kudi Chin, un héritage portugais à Bangkok transmis depuis plus de 250 ans

Sur la rive ouest du Chao Phraya, les habitants de Kudi Chin transmettent une mémoire luso-thaïlandaise vieille de plus de 250 ans. La religion, les recettes et un musée familial en restent les principaux relais.

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À Kudi Chin, l’héritage portugais à Bangkok se transmet encore dans les familles, les pratiques catholiques et les pâtisseries. Le reportage de Lusa publié le 17 octobre 2026 décrit une communauté installée à Thonburi depuis plus de 250 ans. Ses habitants ont conservé certains liens avec le Portugal, tout en développant une culture profondément thaïlandaise.

D’Ayutthaya à Thonburi, une implantation née des échanges et des guerres

L’histoire commence bien avant la fondation de Kudi Chin. En 1511, après la conquête portugaise de Malacca, Afonso de Albuquerque envoie Duarte Fernandes auprès du royaume d’Ayutthaya. Cette mission ouvre les relations avec le Siam, ancien nom de la Thaïlande. Le ministère thaïlandais des Affaires étrangères conserve cette date dans son historique diplomatique.

Afonso de Albuquerque

Les échanges associent ensuite commerce, diplomatie et savoir-faire militaire. Selon ce même historique, une mission portugaise promet en 1516 des armes et des munitions au souverain siamois. En retour, les autorités facilitent l’installation des Portugais, leurs activités commerciales et leur pratique religieuse. Des marchands et des spécialistes militaires s’établissent ainsi durablement à Ayutthaya.

La chute d’Ayutthaya, en 1767, provoque toutefois une rupture. Le roi Taksin établit une nouvelle capitale plus au sud, à Thonburi. D’après l’histoire locale rapportée par Lusa, il accorde des terrains à 79 Portugais ayant participé aux combats et à la construction du palais royal. Cette installation constitue l’origine de la communauté de Kudi Chin.

Une communauté thaïlandaise aux racines portugaises, sans identité figée

Aujourd’hui, cette histoire prend notamment le visage de Navinee Christina Pongthai Dandhra Nanda, surnommée Pong. Âgée de 75 ans, elle a toujours vécu dans le quartier. Interrogée par Lusa, elle se présente comme la cinquième génération d’une famille descendant de soldats portugais. Au fil du temps, le nom familial Da Cruz est devenu Dandhra Nanda.


Cependant, la communauté actuelle ne se définit pas uniquement par cette ascendance. Les mariages avec des femmes locales ont progressivement mêlé les familles et leurs traditions. Certains habitants n’ont d’ailleurs aucun ancêtre portugais connu. Selon Sarayut Supsook, universitaire et cofondateur du musée local, le catholicisme demeure un lien essentiel entre les résidents.

Supsook estime à environ 180 familles, soit près de mille personnes, la population de cette communauté catholique. Il décrit des terrains appartenant aujourd’hui à l’Église et une implantation familiale transmise entre générations. Ces indications concernent le noyau autour de Santa Cruz. Plus largement, le secteur de Kudi Chin rassemble aussi des traditions bouddhistes, chinoises et musulmanes.

Santa Cruz, point d’ancrage religieux et centre des ruelles

L’église Santa Cruz occupe le centre de cette géographie familiale et religieuse. Le premier sanctuaire remonte à 1770, sur un terrain accordé sous le règne de Taksin. L’office thaïlandais du tourisme rappelle que le bâtiment initial était entièrement en teck. Un incendie a ensuite conduit à sa reconstruction avec une structure en maçonnerie.

L’édifice actuel date de la campagne de reconstruction menée entre 1913 et 1916, selon les explications recueillies par Lusa. Sa coupole, ses vitraux et ses références architecturales italiennes le distinguent des maisons voisines. En effet, la plupart des habitations conservent une allure thaïlandaise. L’héritage portugais ne correspond donc pas à un décor européen resté intact.

Église de Santa Cruz
Église de Santa Cruz (la Sainte Croix)

Pour Supsook, la pratique religieuse explique aussi l’organisation des ruelles. Les déplacements réguliers vers l’église auraient favorisé un réseau de passages convergeant vers Santa Cruz. Les usages eux-mêmes témoignent d’adaptations locales: il évoque notamment des voiles de messe ornés de dentelles et de volants d’inspiration thaïlandaise, puis parfumés avec des épices.

Baan Kudichin transforme une maison familiale en lieu de transmission

La transmission dispose également d’un lieu consacré à l’histoire du quartier: le musée Baan Kudichin. Fondé en 2015, il occupe l’ancienne maison d’une tante de Pong. Celle-ci et son beau-frère Sarayut Supsook participent à la préservation de cette mémoire. Le bâtiment familial accueille ainsi un récit qui dépasse celui de ses seuls propriétaires.

Le musée présente l’histoire de la communauté et les relations entre les cultures présentes dans le quartier. Dans sa présentation publiée en janvier 2020, l’office thaïlandais du tourisme soulignait notamment la présence d’objets anciens du quotidien. Cette approche donne une dimension concrète au métissage: elle rattache les origines lointaines aux usages domestiques et aux vies familiales.

La reconnaissance portugaise accompagne cet engagement personnel. D’après le reportage de Lusa du 17 octobre 2026, Pong a reçu en 2025 l’ordre de l’Infant Dom Henrique. L’ambassadeur du Portugal à Bangkok lui a remis cette distinction pour sa contribution aux relations bilatérales. Son parcours illustre ainsi un lien entretenu depuis la Thaïlande, et non seulement depuis Lisbonne.

La langue portugaise s’est effacée des foyers, mais suscite encore l’envie d’apprendre

La continuité culturelle ne signifie pourtant pas que le portugais reste une langue familiale. Pong explique qu’on ne le parlait pas chez elle. Elle connaissait seulement quelques mots, dont avô, pour grand-père, et Natal, pour Noël. Son témoignage montre donc une transmission fragmentaire: des mots subsistent, sans permettre nécessairement de tenir une conversation.

À 75 ans, elle tente désormais d’apprendre la langue avec une application. Elle regrette cependant d’y trouver le portugais du Brésil plutôt que la variété européenne recherchée. Ce désir d’apprentissage ne doit pas masquer la situation locale: selon son témoignage, le quartier ne possède pas d’école de langue portugaise destinée à assurer cette continuité.

Des possibilités existent néanmoins ailleurs dans Bangkok. Le reportage mentionne un enseignement à la faculté des lettres de l’université Chulalongkorn, ainsi que des cours liés au Camões. Pong, elle, n’a visité le Portugal qu’une fois, lors d’un voyage à Fátima. Elle souhaite y retourner en 2027, prolongeant un attachement qui ne dépend pas de séjours fréquents.

Les gâteaux perpétuent un métissage portugais, thaïlandais et chinois

La pâtisserie constitue un autre support de transmission, immédiatement visible dans les commerces. Le khanom farang, littéralement gâteau étranger, compte parmi les spécialités du quartier. La préparation décrite par Lusa associe œufs de cane, farine de blé et sucre. Des raisins secs et des morceaux de melon d’hiver confit complètent ensuite ce petit gâteau.

khanom farang
Petits gâteaux « khanom farang »

Cette recette raconte elle aussi une adaptation, plutôt qu’une reproduction exacte d’un modèle européen. L’office thaïlandais du tourisme la présente comme un croisement entre une base pâtissière portugaise et des garnitures d’inspiration chinoise. Sa description de 2020 mentionne également une cuisson au charbon. Le gâteau réunit donc plusieurs héritages dans une même fabrication locale.

Petch, une habitante qui vend ces gâteaux, explique à Lusa avoir appris leur confection auprès de sa grand-mère. Elle précise pourtant ne pas avoir d’ascendance portugaise. La filiation culinaire dépasse ainsi la généalogie. Le reportage rapproche aussi le foi thong des fils d’œufs portugais, et le thong yod des ovos moles, ces douceurs à base de jaunes d’œufs.

Au bord du Chao Phraya, préserver les maisons autant que les traditions

Cette mémoire reste toutefois attachée à un quartier riverain exposé aux crues. Dans le reportage du 17 octobre 2026, les habitants interrogés indiquent ne pas avoir subi de dégâts significatifs à Kudi Chin. Ce constat local ne signifie pas que le secteur échappe au risque: Supsook rappelle que les inondations accompagnent son histoire depuis des siècles.

Il décrit notamment les anciennes maisons élevées sur des structures de bois, plusieurs mètres au-dessus du sol. Cette disposition permettait de protéger les espaces habités lorsque l’eau montait. En revanche, les constructions modernes installées au niveau du sol lui paraissent plus vulnérables. Son témoignage souligne ainsi le rôle des formes d’habitat dans l’adaptation au fleuve.

Préserver Kudi Chin ne consiste donc pas seulement à conserver une église ou des objets anciens. Les maisons, les déplacements vers Santa Cruz et les recettes apprises en famille participent à la même continuité. Cependant, ces pratiques n’ont pas toutes traversé les siècles de façon identique. La cuisine et la religion demeurent présentes, tandis que la langue exige désormais un nouvel apprentissage.

À Kudi Chin, les racines portugaises subsistent sans avoir figé la vie du quartier. Elles passent par une messe, un gâteau ou une histoire familiale, davantage que par une langue commune. Leur avenir dépend aussi de la possibilité de continuer à les transmettre dans les maisons où cette mémoire s’est construite.


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